On peut assembler un CV honorable dans une langue que l'on maitrise a moitie. Des intitules de poste, des dates, des noms de logiciels, une ligne qui commence par un verbe et se termine par un chiffre : le format fait le travail a votre place. La lettre de motivation n'offre aucun abri. C'est de la prose continue, elle doit convaincre, et chaque phrase renseigne le lecteur sur votre rapport a sa langue.
Tout le probleme tient en une ligne. Un CV est un document que l'on remplit, une lettre de motivation un document que l'on ecrit. Et une lettre de motivation en langue etrangere ne se fabrique pas en traduisant celle que vous avez deja.
Pourquoi la lettre revele ce que le CV dissimule
Un CV vit par fragments. Personne n'y attend de phrase complete, donc personne n'y juge votre syntaxe. Le recruteur le survole pour y chercher des preuves, pas du style, et une tournure bancale dans une puce passe pour de la compression, pas pour une faute.
La lettre inverse cela. Il vous faut des subordonnees, des liens entre les idees, une maniere de dire "je veux ce poste" qui sonne assuree et non desesperee, et une maniere de dire "je sais qu'il me manque X" qui sonne honnete et non penaude. Ce sont les gestes qu'une langue seconde rend les plus difficiles. Le ton se joue dans des micro-decisions : "I would be glad to" plutot que "I want", le conditionnel ou pas, une derniere phrase qui demande ou qui presuppose.
Second probleme, plus discret. Une lettre qui sent la machine ne parait pas seulement faible sur le plan linguistique. Elle suggere que le candidat n'a pas passe beaucoup de temps sur sa candidature : un jugement sur l'effort, pas sur la grammaire, et il fait bien plus de degats.
L'appel et la formule finale sont un test de registre
L'appel est ce que le lecteur traite en premier, et ce qu'il est le plus facile de rater de peu.
Sur les marches anglophones, "Dear Hiring Manager" passe partout quand vous n'avez pas de nom, et "Dear Ms Okafor" vaut mieux des que vous en avez un. "To Whom It May Concern" survit dans les modeles mais sonne raide. "Hi there" fonctionne dans une startup et detonne dans un cabinet d'avocats. L'anglais britannique se tient un cran plus formel que l'americain, et l'ecart se voit surtout dans la signature : "Kind regards" ne surprend personne a Londres et parait un peu apprete a Chicago, ou "Best regards" fait le meme travail.
Le piege classique, quand on vient d'un marche aux lettres tres codifiees, c'est de traduire sa formule de politesse. "Je vous prie d'agreer, Madame, l'expression de mes salutations distinguees" n'a pas d'equivalent anglais, et toute tentative produit une phrase qu'aucun anglophone n'a ecrite. Une formule ne se traduit pas : on prend celle du pays d'arrivee telle quelle, et elle tient en deux mots.
Une meme langue ne se comporte pas pareil d'une frontiere a l'autre. Une lettre pour Madrid et une lettre pour Mexico sont toutes deux en castillan, et la seconde sera plus chaleureuse. Lisez des annonces ecrites par des gens du marche vise : le registre s'absorbe bien mieux qu'il ne s'enseigne.
Une regle qui ne coute rien : alignez-vous sur le niveau de formalite de l'annonce. Si elle vous tutoie, une lettre guindee sera hors sujet. Si elle est en prose institutionnelle, rejoignez-la la.
Les indices d'une lettre traduite
Le lecteur identifie rarement une traduction automatique en pointant une faute precise. Il sent juste que quelque chose cloche. Voici a quoi il reagit.
Des phrases trop longues. Chaque langue a une longueur de proposition confortable, et les outils de traduction conservent la structure de depart au lieu de la reconstruire. Une phrase portee en anglais garde son empilement de subordonnees et arrive a quarante-cinq mots, ce qu'aucun redacteur anglophone ne ferait.
L'abus de connecteurs. "Moreover", "furthermore", "indeed", "thus". Nos habitudes d'ecriture articulent tout de maniere explicite. L'anglais lie les idees par l'ordre des phrases et par leur brievete, puis supprime le tissu conjonctif.
Les expressions imagees traduites mot a mot. Celles qui font grimacer. Si une tournure vous parait pittoresque dans votre tete, c'est probablement une image, et les images ne survivent pas a la traversee. Dites la chose simple.
Les calques. Des structures importees telles quelles. "I dispose of a solid experience in", "I master perfectly Excel", "Since three years I work in", "I am interested by this position". Dechiffrable, et immediatement etranger.
Un vocabulaire trop soutenu. Le defaut le plus repandu : on apprend d'abord le registre formel et les moteurs de traduction montent toujours d'un cran. "Endeavour", "utilise", "aforementioned", "herewith" ne rendent pas une lettre professionnelle en anglais. Ils la font sonner 1955, ou logiciel.
Les faux amis. Les plus couteux en candidature : "eventually" veut dire finalement ; "actually" veut dire en realite ; "to assist" veut dire aider ; "formation" ne designe pas un cursus ; "a stage" est une etape ; "society" n'est pas une entreprise. Aucun ne declenche le correcteur orthographique.
Ecrire plus court, deliberement
La strategie qui rapporte le plus pour le moins d'effort : baissez volontairement votre ambition, phrase par phrase.
Une phrase simple et juste passe pour de la competence. Une phrase complexe et cassee passe pour de la difficulte. Personne n'a jamais ete ecarte pour avoir ecrit clairement. Si vous construisez trois propositions autour d'un pronom relatif dont vous n'etes pas sur, coupez en deux et avancez. Le resultat n'est pas enfantin : c'est la mecanique de l'ecrit professionnel anglo-saxon.
Meme chose pour le vocabulaire. Utilisez le mot que vous possedez vraiment. Si vous ne savez pas comment "leverage" se comporte comme verbe, ecrivez "use". Chercher un mot impressionnant que vous connaissez a moitie, c'est produire une phrase fausse d'une maniere que vous ne pouvez pas voir.
La longueur globale suit la meme logique. Trois paragraphes tenus valent mieux qu'une page dont le dernier tiers se repete. Moins de marge d'erreur : prenez moins de place.
Que dire de votre niveau de langue
Le reflexe est de s'excuser des le premier paragraphe. Ne le faites pas. Une excuse en tete transforme toute la lettre en justification, et attire l'attention sur quelque chose que le lecteur n'avait peut-etre pas remarque.
Demandez-vous d'abord si le sujet est pertinent. Si la lettre est dans la langue de travail du poste et se lit bien, ne dites rien : votre competence est sur la page. Si le poste exige une langue que vous construisez encore, une ligne factuelle suffit, placee dans le corps et non en ouverture.
Par exemple : "Je travaille en anglais tous les jours avec l'equipe produit de Dublin, et je suis en B2 en neerlandais avec deux cours par semaine depuis janvier." Un fait, plus une trajectoire. Aucune precaution oratoire, et le recruteur repart avec du concret.
Deux choses a bannir. Ne revendiquez pas un niveau que vous ne tiendrez pas en entretien : il se fera dans cette langue et l'ecart sera visible en une minute. Et laissez tomber les "please excuse my mistakes", qui invitent le lecteur a partir en chasse.
Un mot sur les certifications. "Anglais courant" ne signifie rien parce que tout le monde l'ecrit ; "C1, examen passe en mars" signifie quelque chose.
Quand l'annonce et l'entreprise ne parlent pas la meme langue
Le cas revient sans arret. Une entreprise berlinoise publie en anglais parce qu'elle recrute a l'international, mais ses points quotidiens se tiennent en allemand. A Luxembourg ou a Geneve, l'annonce et le couloir sont rarement dans la meme langue. Dans quelle langue ecrire ?
Par defaut, celle de l'annonce. Quelqu'un l'a choisie, et repondre dans la langue ou l'on vous a parle est la lecture prudente.
L'exception utile apparait quand vous avez une preuve de la langue de travail interne et que vous y etes solide. Le bon geste n'est pas de changer de langue, c'est de le demontrer. Ecrivez dans la langue de l'annonce et glissez un detail concret qui prouve que vous operez aussi dans l'autre : un projet livre dans cette langue, une equipe, une certification datee. Cela pese plus lourd qu'une lettre entiere dans une langue qu'on ne vous a pas demandee.
Si l'offre est ambigue et l'entreprise locale, la langue du pays signale l'engagement. Si votre niveau n'y tiendra pas une page, ecrivez dans celle que vous controlez. Une lettre assuree dans la mauvaise langue bat une lettre hesitante dans la bonne.
Quatre reecritures
Les exemples partent d'une lettre motivation en anglais ecrite par un candidat francophone.
Avant : "I take the liberty of addressing you in order to submit my candidature for the aforementioned position which you have published on your website."
Apres : "I am applying for the Data Analyst role you posted last week."
Une ouverture codifiee passee telle quelle en anglais : vingt-cinq mots qui ne disent rien du candidat et repoussent a la fin la seule information utile.
Avant : "Thanks to my rigour and my great capacity of adaptation, I am persuaded that I could bring a real added value to your dynamic society."
Apres : "In my last role I took over a reporting process from a colleague who left, learned the system in three weeks, and cut the monthly close from six days to four."
De l'autoportrait traduit sans rien de verifiable. "Persuaded" est un calque, "society" un faux ami, et "dynamic" ne survit que dans les lettres traduites.
Avant : "Moreover, it is important to underline that I dispose of a solid experience in the domain of the digital marketing, and furthermore I master perfectly the tools of analysis."
Apres : "I have spent four seasons in digital marketing and I work daily in Google Analytics and Looker Studio."
Abus de connecteurs, calque sur "disposer de", article devant un nom abstrait, et "master perfectly", un import que l'anglais n'emploie pas.
Avant : "I remain at your entire disposition for any complementary information and I beg you to accept, Madam, the expression of my distinguished salutations."
Apres : "I am happy to provide any further detail. Best regards, Camille Berthier."
Formule irreprochable chez nous, inutilisable en anglais. On emprunte les conventions de la langue d'arrivee, pas les siennes.
Une relecture qui attrape autre chose a chaque etape
Chaque etape trouve une categorie d'erreur que les autres ratent, donc l'ordre compte.
Etape 1 : l'outil de traduction, a l'envers. Ecrivez la lettre dans la langue cible, puis repassez-la dans la votre. Si la retraduction s'ecarte de ce que vous vouliez dire, la phrase d'origine est ambigue. Cela attrape la structure, pas les mots.
Etape 2 : la lecture a voix haute. L'etape qu'on saute et celle qui paie. Elle expose le rythme : phrases trop longues pour tenir en un souffle, debuts repetes, transitions maladroites. Si vous manquez d'air, la phrase est trop longue. Si vous butez sur un mot, le lecteur butera aussi.
Etape 3 : un relecteur natif. Aucun outil ne remplace cela, et la demande doit etre precise. Ne dites pas "corrige mon anglais". Dites : "Cela sonne comme une personne ou comme une traduction ? Le ton est-il trop formel pour cette entreprise ?" Un natif corrige la grammaire tout seul, mais ne commentera le registre que si vous le lui demandez.
Etape 4 : laisser dormir une nuit. Vous reperez vos propres calques bien mieux avec un jour de recul : vous cessez d'entendre ce que vous vouliez dire et commencez a lire ce qui est ecrit.
Sans relecteur natif, la voix haute plus une journee de distance rattrapent une part surprenante de ce que l'etape 3 aurait vu.
Avant d'envoyer
Relisez la lettre contre chacun de ces points.
L'appel correspond au marche et au ton de l'entreprise. Aucune phrase ne depasse vingt-cinq mots. Au plus deux connecteurs formels. Chaque expression imagee est devenue un enonce simple. Aucun mot que vous ne pourriez pas dire a l'oral sans hesiter. La formule finale est copiee sur la langue d'arrivee, pas traduite. Aucune excuse sur votre niveau. Un detail concret et verifiable dans le deuxieme paragraphe. Le nom du recruteur et celui de l'entreprise sont bien orthographies. Et l'ensemble tient en moins d'une page.
Une lettre qui respecte ces regles ne paraitra pas ambitieuse. Elle paraitra claire, ce sur quoi on vous jugeait vraiment.