Vers le troisieme mois d'une recherche d'emploi, l'ancienne boite commence a paraitre plus belle qu'elle ne l'etait le jour de votre solde de tout compte. Ce n'est pas toujours de la nostalgie, et ce n'est pas toujours une erreur. Retourner chez son ancien employeur peut etre la promotion la plus rapide a votre portee, ou le detour le plus couteux de votre carriere, et tout se joue sur une question a laquelle il faut repondre avant de contacter qui que ce soit.
Le vrai motif de votre depart
Le conseil habituel consiste a verifier que le probleme est regle. Il ne sert a rien, parce que presque personne n'a nomme le probleme avec precision. Il y a quatre suspects, et ils ne se comportent pas de la meme maniere.
- Le manager. Le plus reparable des quatre. Un manager change d'equipe, monte, s'en va. Si votre depart tenait a une seule personne et que cette personne n'est plus la, ce qui vous a pousse dehors a vraiment disparu.
- L'equipe. A moitie reparable. Les equipes se recomposent en permanence, mais les habitudes survivent a ceux qui les ont installees, surtout si le N+2 est toujours en poste.
- Le travail lui-meme. Si le produit vous ennuyait, ou si la roadmap ne sortait jamais, verifiez qu'elle sort aujourd'hui. Un organigramme se refait en un trimestre, un produit non.
- L'entreprise. La maniere dont les decisions se prennent, la politique salariale, le droit de dire non au fondateur. Cela ne change quasiment jamais, et quand cela change, il a fallu un nouveau dirigeant.
Un test vaut mieux que la lecture de la page carrieres. Ecrivez en une phrase la chose precise qui aurait du changer pour que vous restiez. Puis verifiez que cette chose precise a change. Pas "l'ambiance est differente maintenant". La chose precise.
La regle des deux ans parle en fait des gens
On repete souvent qu'on dispose d'environ deux ans pour revenir avant que la porte ne se referme. Le chiffre n'a rien de magique et aucune politique RH ne l'applique. Il mesure en realite la duree pendant laquelle vos garants internes restent en place.
Votre valeur au retour tient a une poignee de personnes: le manager qui sait ce que vous avez livre, les deux collegues qui repondraient franchement a un message, le directeur qui se souvient de votre prenom. Le turnover mange cette liste tres vite. A dix-huit mois, la plupart sont encore la. A quatre ans, dans une entreprise qui a double ses effectifs, vous etes un inconnu avec un historique de badge.
Le vrai indicateur n'est donc pas le calendrier. Ouvrez LinkedIn, listez cinq personnes avec lesquelles vous avez travaille de pres, comptez celles qui y sont encore. Trois ou plus, la porte est ouverte. Une ou aucune, vous etes un candidat externe avec une anecdote sympathique.
Ne postulez pas, rouvrez la conversation
L'erreur classique se produit dans les dix premieres minutes. On decide de revenir, on trouve la page carrieres, on postule. Vous entrez alors comme candidat externe, rapproche de votre ancien dossier par votre adresse mail, filtre par un charge de recrutement qui ne vous a jamais vu.
Ecrivez a une personne, pas a un formulaire. Un ancien manager, le collegue reste le plus proche, ou le directeur qui vous avait dit d'appeler si vous vouliez revenir. Un message direct bat une candidature en ligne de tres loin, parce qu'il vous transforme en conversation dont quelqu'un a l'interieur devient responsable. Beaucoup d'entreprises versent en plus une prime de cooptation, ce qui lui donne une raison de plus de vous porter.
Ce que ce message doit faire tient en quatre lignes: dire que vous cherchez, dire quel type de poste, demander ce qui a change depuis votre depart et si cela vaut un cafe. Sans l'accrocher a une offre precise.
Ce qu'il ne doit pas faire: rejuger votre depart, quemander un service, ou arriver sous forme de trois paragraphes sur votre evolution personnelle. Et evitez les politesses d'approche suivies de la vraie demande deux messages plus tard. Tout le monde la voit venir, et le detour vous coute la bonne volonte que vous cherchiez a menager.
Votre dossier est toujours dans le SIRH
Voila ce qui rend cette recherche differente de toutes les autres. Ils n'ont pas un CV de vous. Ils ont un dossier.
- Les entretiens annuels. Dans la plupart des entreprises, ils restent dans le SIRH sans limite claire, et un manager disposant des bons droits peut les relire. Le contenu de votre derniere evaluation est dans la piece, que quelqu'un le mentionne ou non.
- Les traces de la sortie. Le compte rendu de l'entretien de depart, votre lettre de demission ou la convention de rupture, et les notes internes de l'epoque. Si vous avez lache une phrase cinglante en partant, partez du principe qu'elle a ete notee.
- Le statut de reembauche. Celui-la, presque personne ne le connait. La plupart des SIRH portent un indicateur fixe a la sortie: reembauchable, non reembauchable, ou sous conditions. Si vous etes parti sans preavis, ou en pleine procedure, le votre ne dit peut-etre pas oui. Aucun recruteur ne vous signalera son existence. Le seul chemin praticable passe par un ancien manager qui peut poser la question aux RH.
- La reprise d'anciennete. Certaines conventions collectives permettent de reprendre tout ou partie de votre anciennete si le retour intervient dans un delai defini. Cela touche aux conges, aux indemnites et parfois a l'interessement. Posez la question tot, la reponse vaut de l'argent. Verifiez aussi si une nouvelle periode d'essai vous est appliquee.
Le dossier joue dans les deux sens. Un bon historique vous fait sauter les etapes de filtrage. Un historique moyen vous suit comme aucun candidat externe n'aurait a le subir. Detail pratique: le CV qu'ils detiennent est celui de votre premier entretien chez eux, perime depuis longtemps. Reconstruire une version a jour a partir de votre profil LinkedIn, avec Postulit ou un equivalent, prend quelques minutes et evite que l'ancienne circule a votre place.
Ce qu'il faut renegocier au lieu de le supposer
La partie couteuse, maintenant. La plus grosse erreur des salaries boomerang consiste a revenir a l'ancien intitule et a un salaire proche de l'ancien, parce que negocier parait deplace quand les gens sont chaleureux avec vous. Ils ne vous rendent pas service. Ils recrutent quelqu'un d'operationnel en une semaine, et cela a une valeur.
Trois points exigent une conversation explicite avant tout accord.
Le niveau. Les intitules derivent. Un titre de senior de 2022 peut se ranger aujourd'hui dans une autre case, et une entreprise qui a bati une grille de niveaux pendant votre absence y a positionne tout le monde sauf vous.
La fourchette salariale. Votre ancien salaire est un point d'ancrage qui joue contre vous. La grille a bouge, et les augmentations distribuees pendant votre absence sont allees a ceux qui sont restes. Si on vous demande votre ancien salaire, repondez par celui d'aujourd'hui et par la valeur du poste.
Le perimetre. A qui vous reportez, ce que vous pilotez, et si l'equipe dont vous heritez ressemble encore a celle de votre depart.
Revenir exactement au poste d'avant, au niveau d'avant, revient a payer une penalite pour le temps passe ailleurs sans rien gagner d'autre que du confort.
Revenir a l'ancien intitule et a l'ancien salaire, ce n'est pas une fidelite recompensee. C'est une remise que vous avez offerte vous-meme.
Pourquoi ce serait different cette fois
Vous etes parti une fois. Quelqu'un dans ce batiment l'a pris personnellement, meme s'il l'a bien cache, et cette personne sera peut-etre dans votre processus.
La question arrive sur un ton amical et c'est le vrai entretien. Deux reponses fonctionnent. La factuelle: ce qui m'a fait partir n'existe plus, et voici quoi precisement. La personnelle: je suis parti chercher quelque chose d'inaccessible ici, je l'ai obtenu, je le ramene. Les deux sont verifiables, et c'est pour cela qu'elles passent.
La reponse qui ne marche pas, c'est que le marche est dur. Tout le monde le sait. Le dire a voix haute leur apprend que vous repartirez au premier redemarrage du marche, et cela se retrouvera dans la proposition chiffree.
Le verdict
Revenez quand deux conditions sont vraies en meme temps: ce qui vous a pousse dehors a reellement disparu, et vous rentrez a un niveau que vous n'auriez pas atteint en restant. L'une sans l'autre, c'est un pari.
Ne revenez pas quand la traction vient surtout de la nostalgie, ni quand c'est la fatigue de la recherche deguisee en decision strategique. Cette fatigue conseille tres mal.
Avant de contacter qui que ce soit, ecrivez deux phrases sur une feuille. La premiere nomme ce qui vous a fait partir et dit si cela a change. La seconde nomme le niveau et la fourchette que vous accepteriez. Si la seconde ne vient pas, vous n'etes pas pret a rouvrir la conversation. Vous etes juste fatigue.