Préparation aux entretiens · 9 min read

Parlez-moi d'une fois ou vous avez manque une echeance

Il y a un moment de flottement tres reconnaissable quand un recruteur pose cette question. Le candidat l'entend comme un reproche et se justifie avant meme d'avoir choisi son exemple. C'est le piege. On cherche a savoir ce que vous faites dans les deux semaines qui precedent un retard, parce que c'est la partie du travail qu'un employeur ne peut pas observer avant de vous avoir recrute.

C'est l'une des questions comportementales les plus operationnelles du repertoire. Voisine du classique "parlez-moi d'un echec", elle est plus etroite : planification, estimation, et surtout capacite a annoncer tot une mauvaise nouvelle.

Ce que le recruteur evalue reellement

Avez-vous vu venir le retard ? N'importe qui constate un depassement le jour ou il tombe. Ce qui compte, c'est de savoir si vous avez repere la derive a 40 % d'avancement, ou si vous annonciez encore "tout va bien" le jeudi pour une livraison le vendredi.

Quand avez-vous alerte, et qui ? Un projet en retard que tout le monde anticipait depuis trois semaines, c'est une contrainte a gerer. Un projet en retard qui surprend votre responsable le jour de l'echeance, c'est un probleme de confiance.

Assumez-vous sans vous effondrer ? Il existe une bande etroite entre rejeter la faute sur les autres et se flageller. Les deux inquietent un recruteur.

Qu'avez-vous change ensuite ? Pas une resolution vague du type "mieux communiquer", mais une modification concrete de votre maniere d'estimer, de suivre ou de rendre compte.

Ce qui ne figure pas dans la liste : un parcours sans la moindre tache. Personne n'y croit et personne ne recrute la-dessus.

Pourquoi "je n'ai jamais manque une echeance" est la pire reponse

C'est la reponse qui coute le plus cher, et elle vient presque toujours de candidats qui veulent paraitre solides.

Elle envoie trois messages possibles, aucun favorable. Soit vous n'avez jamais travaille sur un sujet comportant de vraies dependances et une part d'incertitude, ce qui plafonne le niveau de poste envisageable. Soit vous en avez manque et vous ne le dites pas, et tout le reste de l'entretien devient suspect. Soit vous avez protege votre bilan en gonflant vos estimations et en reduisant le perimetre en silence, habitude bien plus couteuse qu'un retard annonce honnetement.

Un recruteur experimente ne vous contredira pas. Il passera a la suite en ayant baisse sa note. Si vous sentez que vous glissez vers cette reponse, cherchez mieux : vous avez un exemple.

Choisir le bon exemple

  • Reel, mais pas catastrophique. Trois semaines de retard sur une migration interne, tres bien. Une declaration reglementaire hors delai qui a valu une penalite a l'entreprise, c'est une autre conversation, rarement celle qu'on souhaite avoir en 45 minutes.
  • Pas un exemple ou le coupable est un collegue. Meme si un membre de l'equipe a reellement fait defaut, une reponse construite autour de sa faute passe pour une esquive. Citez la dependance, gardez le recit sur votre reaction.
  • Pas le dossier du mois dernier, s'il est encore sensible. Si vous en gardez de l'agacement, cela s'entend. Prenez un episode vieux de dix-huit mois, racontable comme un cas d'ecole.
  • Idealement un exemple ou le sauvetage est le vrai sujet. Les meilleures versions parlent peu du retard : elles parlent de renegociation du perimetre et d'une livraison utile a une date que vous avez fixee vous-meme et tenue.
  • Pas anecdotique. "J'ai envoye un point d'avancement avec un jour de retard" sonne comme une derobade, et le recruteur reposera la question.

STAR, avec le poids sur la seconde moitie

Situation et tache restent courtes, parce que le decor n'est pas ce qui est evalue, et l'essentiel du temps de parole va a l'action et au resultat. Pour deux minutes : vingt secondes de contexte, dix sur ce que vous deviez livrer et pour quand, soixante a soixante-dix sur ce que vous avez fait une fois le retard identifie, vingt sur le resultat et sur ce que vous avez modifie. Dans l'action, la sequence qui convainc est toujours la meme : comment vous l'avez vu venir, quand vous avez prevenu, ce que vous avez propose plutot que simplement signale, et comment vous avez livre la version reduite.

Le detail que presque tout le monde oublie

La plupart des candidats decrivent le retard puis sautent a ce qu'ils en ont retenu. Ils escamotent le milieu : le moment ou ils ont prevenu.

Dites-le explicitement. Nommez le jour, la personne, et ce que vous avez demande. "Le mardi de la troisieme semaine, j'ai prevenu la directrice des operations que nous aurions une dizaine de jours de retard, et je suis venu avec deux options plutot qu'avec la seule mauvaise nouvelle." Cette phrase fait plus pour vous qu'un paragraphe d'introspection : elle prouve le comportement au lieu de l'affirmer.

Si vous ne vous rappelez pas quand vous avez alerte, mieux vaut le decouvrir avant l'entretien que pendant.

Trois reponses qui fonctionnent

Debutant : le reporting mensuel

Mon premier poste, c'etait assistant controle de gestion chez un courtier en assurance, et j'avais le reporting sinistres pour le comite de direction, a rendre le troisieme jour ouvre du mois.

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En fevrier, l'outil a ete mis a jour et l'export que j'utilisais avait disparu. J'ai passe une journee et demie a essayer de le reconstruire seul, en partie, je l'avoue, parce que je ne voulais pas avoir l'air de ne pas maitriser mon propre dossier. Le matin du deuxieme jour ouvre, je suis alle voir ma responsable : je ne tiendrai pas le trois, il me faut jusqu'au cinq, et voila ce que je peux vous donner d'ici la. J'avais ressorti a la main les quatre chiffres principaux pour que la reunion ne soit pas vide.

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Elle l'a tres bien pris. Ce qu'elle m'a dit, c'est qu'elle aurait prefere le savoir des le premier jour. Depuis, je teste l'export trois jours avant l'echeance et non la veille. C'est un detail, mais ca a permis d'attraper deux autres pannes dans les six mois suivants, sans aucun retard.

Confirme : le projet qui a glisse de trois semaines

J'etais chef de projet sur le remplacement de notre prestataire de paiement. On s'etait engages a etre en production avant les pics de novembre. Huit semaines, quatre developpeurs.

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Au bout de trois semaines, j'ai vu que les tickets sur l'environnement de test prenaient a peu pres le double du temps estime, parce que le bac a sable du prestataire etait remis a zero regulierement. Le calcul donnait environ trois semaines de depassement. J'aurais pu attendre d'etre certain, mais je l'ai pose au comite de suivi de la semaine, avec deux options : decaler a debut decembre et rater le pic, ou sortir la carte enregistree du perimetre de la phase un et livrer a la date prevue.

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On a retenu la version reduite, la carte enregistree est sortie en janvier. Ce que j'ai corrige, c'est ma methode d'estimation : j'avais estime a partir de la documentation du prestataire au lieu de faire un essai reel. Depuis, on consacre les trois premiers jours de toute integration a un prototype jetable avant d'annoncer une date.

Quand le retard vient de l'exterieur : la dependance

Je pilotais la refonte du site d'un client dans une agence lyonnaise. La validation des contenus dependait de leur service juridique, avec une fenetre de relecture de deux semaines inscrite au contrat.

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Le juridique a mis cinq semaines. Aucun levier direct la-dessus, mais j'ai decide assez tot que le retard resterait le mien a piloter. En semaine trois, j'ai ecrit a la directrice marketing du client, tres directement : il reste onze pages en attente, a ce rythme nous lancons avec trois semaines de retard, voila les trois pages qui bloquent reellement la mise en ligne et les huit publiables apres. J'ai prevenu mon directeur de clientele le meme jour.

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On a lance avec deux semaines de retard au lieu de cinq, sur un perimetre reduit. Ce que j'ai change ensuite, c'est le modele de contrat : les fenetres de relecture ont desormais un valideur nomme et une date ferme, et si elle est depassee on met en ligne avec un contenu provisoire sur les pages non critiques.

Trois niveaux, une seule forme : reperage precoce, alerte assortie d'options, livraison de quelque chose, modification d'un processus.

Les relances a anticiper

  • "Pourquoi n'avez-vous pas alerte plus tot ?" Si vous avez tarde, dites-le, avec la vraie raison. "Je voulais d'abord regler le probleme moi-meme" est une reponse tres humaine, que les recruteurs entendent en permanence.
  • "Comment votre responsable a-t-elle reagi ?" On verifie la coherence du recit. Ne la depeignez pas en tyran.
  • "Que feriez-vous differemment ?" Une chose precise. La liste sonne apprise par coeur.
  • "Cela s'est-il reproduit ?" Si oui, dites-le et expliquez ce qui a change la deuxieme fois. "Oui, une fois, mais j'ai alerte en semaine deux et non en semaine cinq" montre la progression au lieu de la decrire.
  • "Comment estimez-vous vos delais aujourd'hui ?" Ayez une methode reelle : prototypes, historique de velocite, marge sur les dependances externes.

En France, le registre reste plutot formel : vouvoyez tant que le recruteur ne vous invite pas a faire autrement, y compris dans les start-up ou tout le monde se tutoie en interne.

Si vous n'avez vraiment aucun exemple

Si vous debutez et n'avez jamais porte de date de livraison, prenez un projet d'etudes, un engagement associatif ou un memoire, en precisant d'emblee que ce n'est pas un exemple professionnel. Les recruteurs l'acceptent bien plus facilement des juniors que ceux-ci ne l'imaginent.

Si vous avez dix ans de metier et que rien ne vient, cherchez autrement. Reprenez les trois derniers projets et posez une autre question : non pas "ai-je manque une echeance", mais "quelque chose est-il sorti apres la date annoncee la premiere fois ?". Ce recadrage produit generalement deux ou trois candidats en une minute.

Ce qu'il ne faut surtout pas faire, c'est en inventer un. Les exemples fabriques s'effondrent aux relances : pas de mardi precis, pas d'option chiffree, pas de conversation inconfortable.

Les reponses qui font echouer l'entretien

  • La reponse accusatrice. "Le developpeur n'a pas livre." Meme vraie, elle indique au recruteur ce que vous direz un jour de son equipe.
  • La reponse minimisante. "C'etait deux jours, personne ne l'a vu." Si cela n'avait aucune importance, pourquoi est-ce votre exemple ?
  • "Le client a change le perimetre", point final. Le perimetre change en permanence. La question porte sur ce que vous avez fait ensuite.
  • La reponse anecdotique. Une note de frais rendue en retard : repondre sans repondre.
  • La spirale de culpabilite. Longue, coupable, autocritique. Elle met le recruteur mal a l'aise et pose une autre question, celle de votre rapport a la critique.
  • La reponse trop parfaite. "J'ai rate la date, mais finalement c'etait mieux ainsi." Personne ne croit a un retard sans consequence.

Repetez la reponse a voix haute deux fois avant l'entretien. Pas pour l'apprendre : l'objectif est d'avoir les dates et les chiffres disponibles, et que le reste sonne comme quelqu'un qui se souvient de quelque chose.

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