La plupart des entretiens ne se perdent pas sur les questions difficiles. Ils se perdent sur les petites phrases lachees entre deux vraies reponses, quand on se detend. Un recruteur pardonne une reponse maladroite sur un echec technique. Ce qui reste, c'est la remarque anodine qui revele comment vous pensez le travail, les autres, et vous-meme.
Ce qui suit n'est pas une liste de grossieretes, elles sont rares et se reperent tout de suite. Ce sont sept phrases qui paraissent raisonnables au moment ou vous les dites, et qui modifient l'image que le recruteur se fait de vous. Pour chacune: la formulation exacte, ce que la personne en face en deduit, et une phrase de remplacement.
1. "Mon ancien manager etait ingerable"
Les variantes ne manquent pas. "L'ambiance etait toxique." "Mon chef s'attribuait tout le merite." Parfois c'est totalement vrai, et c'est precisement le piege: comme c'est vrai, vous vous sentez autorise a le dire.
Voici la deduction. Le recruteur ne connait pas votre ancien manager et ne peut rien verifier. En revanche, il voit en direct comment vous parlez d'une entreprise une fois que vous en etes sorti. Et la personne en face de vous est un futur ex-manager. Vous lui montrez a quoi ressemblera votre entretien de depart le concernant.
Deuxieme lecture, plus fine: les recits centres sur la faute des autres sont pauvres en initiative. Si l'histoire se resume a "c'etait invivable et je ne pouvais rien faire", le recruteur entend quelqu'un qui n'a pas essaye. Meme dans un environnement vraiment mauvais, un bon candidat sait raconter une tentative.
Dites plutot: "Le mode de decision la-bas ne correspondait pas a mon rythme de travail. Les priorites changeaient chaque semaine, alors j'ai mis en place un point de cadrage le vendredi avec mon responsable pour figer la semaine suivante. Cela a aide, mais le fonctionnement de fond n'a pas bouge, et c'est pour cela que j'ai commence a regarder ailleurs."
Cette reponse nomme un probleme concret, decrit une tentative, et se termine sur une raison tournee vers l'avant. Si le recruteur insiste, restez factuel: decrivez le mecanisme, jamais la personne. "Les retours n'arrivaient qu'a l'entretien annuel" passe. "Mon manager etait incompetent" ne passe pas.
2. "Non, vous avez repondu a tout, merci"
C'est l'item le plus classique des listes de ce qu'il ne faut jamais dire en entretien, et pourtant on l'entend en permanence, presque toujours par politesse. Vous avez parle cinquante minutes, votre interlocuteur a l'air fatigue, vous ne voulez pas faire trainer.
Ce qui est deduit n'est pas de la paresse, c'est du desinteret. Un recruteur passe sa semaine avec des gens qui veulent le poste de maniere abstraite. Celui qui pose une question precise s'est projete dans le travail reel. Et vos questions renseignent sur votre maniere de raisonner: demander comment se mesure la reussite signale les resultats, demander avec qui vous travailleriez signale le collectif. Sans information, vous confiez aussi votre decision a une fiche de poste.
Dites plutot deux ou trois questions qui vous concernent vraiment.
- "Que doit reussir la personne recrutee dans les trois premiers mois pour que ce recrutement soit un succes?"
- "Ce poste est une creation ou un remplacement? Que faisait la personne precedente differemment?"
- "Quelle partie du poste les gens sous-estiment-ils avant d'arriver?"
- "Comment l'equipe arbitre-t-elle quand tout est prioritaire?"
Evitez les compliments deguises en questions ("qu'est-ce qui rend votre culture si particuliere?") et tout ce qui figure sur la page d'accueil. Si le recruteur a ete exhaustif, montrez ce que vous avez retenu: "Vous avez couvert le perimetre et l'equipe. Il me reste une curiosite: comment se passe le rattachement pendant la reorganisation dont vous avez parle?"
3. "Je suis flexible, n'importe quel poste me va"
Elle est dite de bonne foi. On veut signaler de l'ouverture et pas d'ego. Les juniors la sortent parce qu'ils estiment ne pas pouvoir faire les difficiles; les reconversions parce qu'elles ignorent a quoi elles peuvent pretendre.
Le recruteur entend: cette personne n'a pas de these sur sa propre carriere. C'est un risque, parce que quelqu'un qui serait heureux n'importe ou peut partir n'importe ou. Un manager cherche une raison de croire que le sujet vous interessera encore dans dix-huit mois, et "je ferai n'importe quoi" supprime cette raison.
Cela vous rend aussi difficile a defendre en interne. Votre interlocuteur devra vous resumer en une phrase au debriefing. Si vous ne lui en avez pas fourni une, il en inventera une floue, et le candidat flou perd toujours.
Dites plutot: "Ce que je veux faire, c'est la partie analytique des operations client, c'est la que je suis alle le plus loin et c'est la direction de mes deux derniers mouvements. Dans ce perimetre je suis reellement ouvert, et le travail ingrat ne me derange pas, j'en ai beaucoup fait quand on a refait la chaine de reporting."
Un cap plus de la souplesse. Pas de la souplesse au lieu d'un cap.
4. "Mon plus gros defaut? Je suis un peu perfectionniste"
Avec "je travaille trop" et "je m'implique trop", c'est le procede le plus transparent du repertoire. Les variantes se sophistiquent ("j'ai du mal a deleguer") mais l'effet est identique: c'est toujours une qualite deguisee.
La deduction n'est pas "cette personne est faible". Elle est "cette personne ne me dira pas la verite", et le degat est disproportionne. La question du defaut ne porte pas sur le defaut: c'est un test de lucidite sous une legere pression, et la fausse modestie echoue au vrai test en croyant reussir le faux. Annoncer une vraie lacune vous disqualifie rarement, tant qu'elle n'est pas le coeur du poste.
Dites plutot: "Je ne suis pas doue pour dire non aux demandes internes. Pendant longtemps j'acceptais et j'absorbais en finissant plus tard. Cela m'est retombe dessus il y a deux ans sur un lancement: j'ai rate une echeance importante parce que j'avais dit oui a quatre choses que j'aurais du signaler. Maintenant, quand une demande arrive, j'indique ce qu'elle va decaler et je laisse la personne choisir. C'est direct, mais les gens le prennent tres bien."
Vraie lacune, vraie consequence, vraie correction. Ne choisissez pas un defaut fatal pour le poste vise: jamais "j'ai du mal avec les delais" pour un poste rythme par les delais.
5. "Et sinon, c'est combien le salaire, et combien de conges?"
C'est une question de moment, pas de sujet. La remuneration est une conversation legitime et vous devez l'avoir. Ce qui pose probleme, c'est de la poser dans les dix premieres minutes d'un premier entretien, avant d'avoir defendu quoi que ce soit.
La deduction porte sur l'ordre. Chaque recruteur construit un modele implicite de ce que le candidat optimise, et plus un sujet arrive tot, plus il monte dans ce modele. Le travail d'abord, l'argent ensuite, et vous passez pour quelqu'un qui veut le poste et compte etre paye correctement. Inversez l'ordre et vous passez pour quelqu'un qui compare des vitrines, ce qui affaiblit la negociation meme que vous cherchiez a preparer.
Une version fait encore plus de degats: la rafale de questions de confort. Le salaire, puis les conges, puis le teletravail, puis la date de demarrage. Prises une par une, toutes legitimes. Enchainees a la huitieme minute, elles donnent l'image de quelqu'un qui organise son absence avant son arrivee.
L'exception est reelle: si un recruteur ouvre l'entretien telephonique en vous demandant vos pretentions, repondez franchement. La fourchette est l'objet meme de cet appel.
Dites plutot, plus tard et sur le registre de l'alignement: "Avant d'aller plus loin, cela m'aiderait de verifier qu'on est sur la meme fourchette. Les postes que je regarde se situent entre X et Y. Est-ce que cela correspond a la grille prevue ici?"
Les conges et le teletravail se demandent une fois l'offre en cours, ou aux ressources humaines.
6. "Pour etre honnete, je ne sais pas trop en quoi consiste le poste"
On la dit avec un petit rire, comme une invitation faite au recruteur de tout expliquer. Parfois c'est merite: beaucoup d'annonces sont du copier-coller et le cabinet ne vous a presque rien dit.
Le probleme, c'est que la phrase transfere sur votre interlocuteur la charge de votre preparation. Il en deduit que vous avez postule en masse, ou que vous n'avez pas consacre vingt minutes a l'entreprise. Le remede ne coute presque rien, ce qui explique que l'oubli soit juge aussi durement. Cousines proches: "Je n'ai pas eu le temps de regarder votre produit." "Pardon, vous faites quoi exactement?"
Quand l'annonce est vraiment vague, montrez votre travail puis posez une question precise. Arrivez avec une hypothese, pas une page blanche.
Dites plutot: "D'apres l'annonce et ce que j'ai vu de votre parcours d'inscription, je comprends que ce poste se situe entre l'equipe produit et le support, et que la premiere mission est de reduire les tickets recurrents. Est-ce a peu pres exact, ou l'accent est-il ailleurs?"
Meme si votre lecture est fausse, vous gagnez: vous avez prouve la preparation, donne quelque chose de concret a corriger, et transforme un moment passif en vraie conversation.
7. "Je suis quelqu'un de tres humain et un gros bosseur"
L'exemple le plus pur des phrases interdites en entretien, parce qu'elle n'est pas fausse, elle est vide. Personne ne se declare paresseux et asocial. Toute affirmation dont le contraire ne serait jamais prononce ne transporte aucune information, et les recruteurs la filtrent. Meme famille: "je suis tres rigoureux", "je suis passionne par ce que je fais", "j'apprends vite".
La deduction est plus banale qu'on ne l'imagine. Ce n'est pas que le recruteur doute de vous, c'est qu'il n'a plus rien a noter. Les notes d'entretien sont faites de details, et au debriefing le candidat qui a rempli le bloc-notes de faits l'emporte sur celui qui l'a rempli d'adjectifs. Effet de statut en prime: se decrire par des adjectifs est ce que font les gens qui ne savent pas se decrire par des preuves.
La regle de reecriture est mecanique: pour chaque adjectif que vous avez envie d'employer, substituez la plus courte histoire vraie qui permettrait a quelqu'un d'en tirer l'adjectif tout seul.
Dites plutot: "Ce que je fais le mieux, c'est etre celui vers qui les autres equipes viennent. Chez mon dernier employeur, les responsables du support ont fini par m'envoyer les cas limites directement plutot que par la file, parce que j'allais m'asseoir vingt minutes avec eux au lieu d'envoyer un lien. Ce n'etait pas dans ma fiche de poste, mais nos allers-retours d'escalade ont ete divises par deux."
Personne n'a prononce le mot humain. Tout le monde l'a compris.
Le point commun des sept
Chacune des sept transfere l'effort de vous vers le recruteur, ou la responsabilite de vous vers quelqu'un d'autre. Accuser son manager deplace la responsabilite. N'avoir aucune question deplace le travail d'evaluer l'adequation. "Je ferai n'importe quoi" deplace la definition de votre valeur. Le faux defaut deplace l'inconfort de l'honnetete. Les adjectifs deplacent la charge de la preuve. Personne ne note cela consciemment: les recruteurs sortent de la piece avec une impression sur la personne avec qui il serait fluide de travailler, et ces phrases sont d'ou vient cette impression.
Alors ecrivez les trois ou quatre histoires que vous utiliserez vraiment, avec des chiffres dedans, et connaissez-les assez bien pour attraper une histoire plutot qu'un adjectif quand la pression monte. Ces phrases sont ce sur quoi on se rabat quand on n'a pas relu son parcours recemment: si votre CV et votre profil LinkedIn dorment depuis deux ans, votre memoire de votre propre travail dort aussi, et le vocabulaire vague en est le symptome.
Aucune de ces phrases n'est irrattrapable. Si vous vous entendez en prononcer une, corrigez-la sur place: "En fait, laissez-moi le dire mieux." Les recruteurs valorisent bien plus ce reflexe qu'ils ne sanctionnent le derapage, parce qu'il demontre exactement la lucidite que tout l'entretien cherchait a tester.